
COMMENTAIRE ÉCONOMIQUE: KOJI FUSA
Koji Fusa est un éminent cofondateur japonais de la licorne fintech GVE, spécialisée dans les plateformes de monnaie fiduciaire numérique, notamment les solutions de monnaies numériques de banques centrales multi-banques (CBDC). L’entreprise a atteint une valorisation de 224 milliards de yens (environ 1,5 milliard de dollars américains à l’époque) au début de l’année 2022. Son autre cofondateur est Susumu Kusakabe, reconnu comme le «parrain» de la technologie NFC. Par ailleurs, Koji Fusa est professeur à l’Université Aston, à Birmingham, au Royaume-Uni.
Outre Koji Fusa, l’ouvrage «The Digital Money Wars» compte deux autres coauteurs: Koichiro Tokuoka et Nicholas Edwards. Le premier est spécialiste en gestion des ressources humaines et en leadership, et occupe également un poste de professeur à la Tama Graduate School of Business à Tokyo, au Japon. Le second est membre du conseil consultatif de GVE.
Présentation de l’ouvrage
«The Digital Money Wars» a été publié initialement en japonais en 2021 par CrossMedia Publishing. Une version anglaise est parue plus tard la même année, exclusivement sous format numérique. L’ouvrage a donc été achevé durant la pandémie de COVID-19, une période marquée par une accélération rapide de la numérisation et un basculement mondial vers les transactions sans contact, tous deux induits par les restrictions sanitaires et l’évolution des comportements.
Le concept de monnaie numérique demeure théoriquement non stabilisé, reflétant l’évolution continue de la numérisation de la monnaie, que les auteurs considèrent comme un élément fondamental de la numérisation de la société dans son ensemble. Le terme monnaie numérique constitue une notion englobante, couvrant aussi bien la monnaie scripturale détenue sur des comptes bancaires et utilisée pour les paiements sans espèces que des formes plus récentes fondées sur la blockchain, telles que les cryptomonnaies (Bitcoin), les stablecoins, ainsi que les monnaies numériques de banque centrale émergentes. Selon les auteurs, le développement de la monnaie numérique doit être guidé par une vision de long terme clairement définie et par une compréhension approfondie des besoins des consommateurs. Les avantages potentiels sont considérables, notamment en termes de réduction des coûts de transaction et d’atténuation des impacts environnementaux liés au transport physique des espèces et à la production de cartes de paiement en plastique.
Un pays aspirant à l’hégémonie mondiale doit contrôler les flux monétaires et soutenir les technologies innovantes. L’ouvrage souligne qu’aujourd’hui, les États-Unis et la Chine représentent deux puissances hégémoniques qui, bien qu’inscrites dans des cadres socio-politiques distincts, reconnaissent un même impératif: la coopération entre le secteur privé et l’État est indispensable pour soutenir le développement des technologies innovantes. Le développement de la monnaie numérique, tout comme le processus de numérisation dans son ensemble, dépasse une simple course technologique; il constitue une lutte pour l’adoption de l’intelligence artificielle et de l’informatique quantique, domaines dans lesquels la sécurité doit être élevée au rang de priorité nationale. Les cyberattaques — parfois soutenues par des États — peuvent causer des dommages considérables aux infrastructures financières nationales et internationales, ainsi qu’à d’autres infrastructures critiques. De plus, l’émergence de l’informatique quantique, bien plus puissante que les supercalculateurs actuels, exige la conception et la mise en œuvre de systèmes de sécurité encore plus avancés que ceux existants.
Dans leur analyse de la numérisation en cours de la monnaie et de la société dans son ensemble, les auteurs soulignent l’importance des «quatre S»: scenario thinking, speed, science et security. Ce cadre constitue une approche dynamique et stimulante pour façonner l’avenir des paiements et de la transformation numérique au sens large.
Les auteurs décrivent le leadership en matière d’innovation comme une vertu impliquant non seulement la capacité à prendre des décisions rapides fondées sur une analyse scientifique rigoureuse, mais aussi l’aptitude à discerner quelles règles peuvent être transgressées et de quelle manière. Ces réflexions font fortement écho au concept schumpétérien de destruction créatrice, processus disruptif au cœur du progrès capitaliste, par lequel les structures obsolètes sont remplacées par des innovations audacieuses.
Trajectoires divergentes de la monnaie numérique
Un aspect particulièrement intéressant réside dans la prédiction des auteurs selon laquelle, au cours des trente prochaines années, la monnaie deviendra entièrement numérique, prenant la forme de cryptomonnaies et de CBDC. L’examen des données comparatives issues de l’indice annuel mondial d’adoption des cryptomonnaies de Chainalysis (voir figure: Indice mondial d’adoption des cryptomonnaies, 2021-2025) met en évidence une divergence nette entre les grandes puissances: les États-Unis s’orientent davantage vers les cryptomonnaies décentralisées, tandis que la Chine s’en éloigne. En effet, la Chine développe activement sa propre CBDC (le e-CNY) tout en ayant interdit presque toutes les cryptomonnaies privées et les stablecoins en 2021. À l’inverse, les États-Unis ont interrompu leurs travaux sur une CBDC de détail et soutiennent désormais la monnaie numérique privée dans un cadre réglementaire.
En conclusion, la prédiction centrale des auteurs semble se concrétiser progressivement, conformément à leurs anticipations. Les deux puissances hégémoniques agissent effectivement comme des puissances motrices de deux modèles concurrents de monnaie numérique: la Chine, en promouvant une CBDC contrôlée par l’État (le e-CNY) tout en interdisant la quasi-totalité des cryptomonnaies privées et des stablecoins, et les États-Unis, en soutenant des cryptomonnaies et des stablecoins privés réglementés après avoir suspendu le développement d’une CBDC de détail. Bien entendu, ce domaine évolue rapidement et les orientations actuelles des politiques publiques pourraient se modifier dans les années à venir: les États-Unis pourraient reprendre l’exploration d’une CBDC si le contexte change, tout comme la Chine pourrait assouplir ses restrictions sur les actifs numériques privés, redessinant ainsi une fois de plus l’équilibre mondial.
(Décembre 2025)
Figure: Indice mondial d’adoption des cryptomonnaies, 2021-2025

Note: un rang numérique plus faible indique un niveau d’adoption plus élevé. Sources des données: Chainalysis.


